ALAÏA, le second adieu : comment une maison qui se compte à la main continueALAÏA 的第二次告别:一座以手为单位的房子,如何继续
En 2017 partait le fondateur ; en 2026 part celui qui l'avait réveillée. Azzedine Alaïa avait défini cette maison à la main, Pieter Mulier a prouvé qu'elle pouvait changer de mains — il file chez Versace et laisse à un autre un sujet qu'on ne reprend pas sans peine.
2017 年走的是创始人,2026 年走的是把它重新唤醒的人。Azzedine Alaïa 用一双手定义了这座房子,Pieter Mulier 证明它能换手——他去了 Versace,把一道不容易接的题留给了下一个人。
En neuf ans, ALAÏA a enterré deux hommes. Azzedine Alaïa est mort le 18 novembre 2017, d'une défaillance cardiaque, à soixante-dix-sept ans ; Pieter Mulier a repris la maison en février 2021, a annoncé son départ fin janvier 2026, a tiré sa dernière révérence le 4 mars à Paris, et s'installe le 1er juillet chez Versace — directeur de la création de la maison rachetée par le groupe Prada et placée sous la tutelle directe de Lorenzo Bertelli. Le premier emportait tout ; le second n'était que celui qui l'avait tirée du sommeil. Le successeur n'est, à ce jour, toujours pas annoncé. Le métier parle de ce départ comme d'un crève-cœur, mot rare pour une maison de couture : d'ordinaire, d'un changement de direction artistique, on ne retient qu'une ligne de communiqué.
Pour comprendre le crève-cœur, il faut mesurer à quel point ce nom-là est une anomalie. Alaïa naît en 1935 en Tunisie, de parents cultivateurs de blé ; à quinze ans, il triche sur son âge pour entrer à l'École des beaux-arts de Tunis et y étudier la sculpture. On range souvent ce détail au rayon des anecdotes ; c'est en réalité la clé de tout le reste. Il ne dessinait jamais de croquis : il épinglait le tissu à même le mannequin, taillait et patronnait de ses mains, brodait parfois lui-même les boutonnières. Le corps comme architecture — chez lui, la formule était une opération au sens littéral, où chaque point répond à un autre. Avec le lycra, le cuir, des mailles tournées en spirale, il pressait l'étoffe jusqu'à en faire une seconde peau ; cette robe à fermeture éclair qui descendait le long de l'échine jusqu'au bas ressemblait à une couture de structure rendue au corps. Il ne comptait pas en saisons, mais à la main.
Une maison définie par la main, la main partie, que faire ? De son vivant, Alaïa en avait livré la moitié de la réponse. Le 18 rue de la Verrerie, dans le Marais, l'immeuble où il vivait et travaillait — une ancienne usine achetée en 1987, trois ans de travaux, emménagement en 1990 — abrite aujourd'hui la Fondation Azzedine Alaïa, où dorment les vêtements, meubles, œuvres d'art et objets de design qu'il a collectionnés toute sa vie, avec un second lieu à Sidi Bou Saïd, en Tunisie. Il s'était fait maison qui se visite. Restait alors la difficulté, retombée sur Richemont : comment, à partir d'un nom déjà rangé aux archives, continuer de produire de nouveaux printemps-étés.
Quand Mulier reprend la maison, presque personne ne mise sur lui. Son titre le plus visible jusque-là était celui de bras droit de longue date de Raf Simons, de Jil Sander à Dior puis Calvin Klein — un nom toujours inscrit sous celui d'un autre ; et ALAÏA, ces années-là, semblait elle aussi sur pause : respectée, presque sacrée, hors conversation. Le premier défilé a dissipé les doutes. Il n'a pas refait la robe à fermeture éclair : il a greffé sur la féminité d'Azzedine, près du corps jusqu'à l'animalité, une tension contemporaine plus urbaine, plus tranchante. Les vêtements ont retrouvé du poids : matières plus complexes, volumes plus épais, surfaces qui prennent du grain, silhouettes gagnées d'une profondeur. Le métier a nommé cette ALAÏA-là quasi couture — la zone grise entre prêt-à-porter et haute couture.
Il a réussi quelque chose de plus difficile encore : ne pas opposer « l'artistique » au « ça se vend ». Le Teckel, ce sac-saucisse, le ballerine en résille qui a suscité d'innombrables copies, la ligne Le Click, ses bustiers et ses denims en trompe-l'œil — chaque pièce pouvait à la fois faire une couverture et entrer dans un sac de courses. Les défilés aussi avaient leur tenue : il évitait souvent les dates fortes de la fashion week parisienne, prenait un autre rythme entre prêt-à-porter et haute couture, et reconstruisait un esprit de salon — intime, rare, lent. En 2023, il a tout bonnement reçu chez lui, à Anvers, et les invités pouvaient passer à la cuisine boire un verre à la sortie ; plus tard, au Guggenheim de New York, il a présenté toute une collection sans un seul bouton, sans une seule fermeture éclair, prouvant à l'envers l'obsession d'Azzedine pour la structure.
Aussi, quand la nouvelle est tombée, le métier n'a pas su tout de suite s'y faire. Un changement de tête est chose courante ; le difficile, c'est que ce système tout juste ressoudé doit, une fois encore, lâcher la main. Mulier a traité son adieu avec une retenue extrême. En mars, pour l'AW26, il a ressorti des archives une robe des années 1990 — cette robe rouge à col carré que Cher Horowitz, dans Clueless, plaquée au sol sous la menace d'un revolver, refuse encore de salir ; à l'époque, c'est Azzedine en personne qui avait accepté de la prêter au tournage, la costumière l'ajustant à la silhouette. Ce « I'm wearing an Alaïa, duh » avait fait retenir à toute une génération ce nom pourtant difficile à prononcer. Alicia Silverstone était assise dans la salle ; à la sortie, elle a redit la même réplique aux journalistes. Pas de salut grandiloquent — seulement un établi rangé de près.
La clé est posée, et la maison reste très belle. ALAÏA n'a pas à tout raser : ce qu'elle demande, c'est une continuité intelligente — ni trahir la main d'Azzedine, ni recopier le territoire que Mulier vient de tracer, mais continuer d'écrire sans vider cette esthétique de sa substance. Une telle passation est aussi, pour Richemont, un sujet qui réclame de la patience. Le numéro reste le 18 rue de la Verrerie ; le mannequin de verre se tient toujours dans l'atelier, jadis taillé aux mesures d'Azzedine, puis à celles de Mulier. Il est vide à présent, le fil et les épingles encore à portée de main, dans l'attente d'une prochaine paire de mains qui voudra bien se pencher sur le tissu et, lentement, le remesurer.
九年之内,ALAÏA 送走了两个人。Azzedine Alaïa 死于 2017 年 11 月 18 日,心衰,七十七岁;Pieter Mulier 在 2021 年 2 月接手,2026 年 1 月底宣布离开,3 月 4 日在巴黎走完最后一场秀,7 月 1 日转身坐进 Versace,做那家被 Prada 集团买下、由 Lorenzo Bertelli 直接督管的房子的首席创意官。一个走的是它的全部,一个走的是把它从沉睡里摇醒的人。继任者到今天没有公布。行业把这桩离场叫作"意难平",这个词用在一家时装屋身上其实少见——多数换帅,外人记住的只有一句通稿。
要明白为什么是意难平,得从这个名字本身有多反常说起。Alaïa 1935 年生在突尼斯,父母种小麦,十五岁谎报年龄进突尼斯美术学院学雕塑。这一条往往被当作趣闻带过,其实是后来一切的钥匙:他从不画效果图,直接在模特身上别布,亲手做版、亲手裁剪,连扣眼有时都自己锁。le corps comme architecture——身体即建筑——这句话在他手里是字面意义上的操作,一针一线都对得上。他用 lycra、用皮革、用螺旋走向的针织,把布料压成第二层皮肤;那条拉链裙沿着脊椎一路扣到底,像替身体补了一道结构缝。他做衣服的单位不是季度,是手。
一座靠手定义的房子,手不在了,怎么办。Alaïa 生前自己给了一半答案。18 rue de la Verrerie,玛黑区,他生活与工作的同一栋楼——1987 年买下的旧厂房,改了三年,1990 年搬进去——如今是 Fondation Azzedine Alaïa,藏着他毕生收下的衣物、家具、艺术与设计,另在突尼斯 Sidi Bou Saïd 设一处。他把自己变成了一座可以参观的房子。难题于是落到 Richemont 头上:一个已经被供进档案的名字,怎么继续产出新的春夏。
Mulier 接手时几乎没人看好。他此前最显眼的身份是 Raf Simons 的长期副手,从 Jil Sander 到 Dior 到 Calvin Klein,名字始终压在别人下面;而 ALAÏA 那几年也像被按了暂停——受尊敬,近乎神圣,已不在话题里。第一场秀之后质疑就散了。他没去复刻拉链裙,而是把 Azzedine 那种贴身到近乎动物性的女性气质,接上一股更城市、更锋利的当代张力。衣服重新有了重量:面料变复杂,体积变厚,表面长出肌理,廓形里多了一层纵深。业内把那几年的 ALAÏA 叫 quasi couture,成衣与高定之间的灰区。
他还做对了一件更难的事——没把"艺术性"和"卖得动"对立起来。Le Teckel 那只腊肠犬包、引来无数仿品的网纱芭蕾鞋、Le Click 系列、用 trompe-l'œil 做的紧身衣与牛仔,每一件都既能上封面又能进购物袋。秀也讲究:他常避开巴黎时装周的主流档期,在成衣与高定之间另起一拍,重建一种 esprit de salon——亲密、稀少、慢。2023 年那一场干脆办在他安特卫普的家里,散场时客人能进厨房喝一杯;后来又去纽约古根海姆,全场不用一颗扣子、一条拉链,把 Azzedine 对结构的偏执反着证明了一遍。
所以消息传来时,行业一时没能适应。换帅本是常事,难的是这套刚被重新焊牢的系统,得再一次松开手。Mulier 的告别处理得极克制。3 月那场 AW26,他翻出 1990 年代档案里那条裙子——《Clueless》里 Cher Horowitz 被劫匪用枪逼到地上、还死护着不肯弄脏的那条红色方领连衣裙;当年是 Azzedine 本人答应把它借给剧组,由戏服师改到合身。那句 "I'm wearing an Alaïa, duh" 让一代人记住了这个发音不好念的名字。Alicia Silverstone 本人坐在台下,散场时对记者复述了同一句台词。没有夸张的谢幕,只有一张收拾干净的工作台。
钥匙放好了,房子还很美。ALAÏA 不必推倒重来,它要的是 une continuité intelligente——既不背叛 Azzedine 那双手,也不照抄 Mulier 刚划定的地盘,而是在不掏空这套美学的前提下接着往下写。这样的交接,对 Richemont 也是一道需要耐心的题。门牌还是 18 rue de la Verrerie,玻璃假人还立在工作室里,曾照着 Azzedine 的尺寸,又照着 Mulier 的尺寸。它现在空着,针线和别针都还在手边,等着下一双愿意俯身贴布的手,慢慢把它重新量过一遍。
